Pourquoi faut-il défendre la musique française ?

En 2005, Mathieu Romano crée l’Ensemble Aedes. Le choeur a cappella, composé de 17 chanteurs, entame un voyage poétique et diversifié à travers cinq siècles de musique vocale. En douze années d’existence, l’Ensemble Aedes a tracé une voie singulière en s’attachant à faire connaître et rayonner notamment le répertoire français des 20ème et 21ème siècles à travers les chefs-d’oeuvre mais aussi les pièces moins connues de l’art vocal.

 

Entretien avec Mathieu Romano

Pourquoi l’Ensemble Aedes s’est-il construit en particulier sur le répertoire français du début du 20ème siècle ?

C’est d’abord une question de goût, pour la musique a cappella en général et pour celle du début du 20ème siècle, en particulier Francis Poulenc qui a marqué l’art vocal de cette époque. En tant que flûtiste, je l’ai beaucoup joué et j’aimais déjà profondément sa musique. Malgré leur apparente simplicité et leur dépouillement, ce sont des œuvres qu’il faut parvenir à faire « sonner ». Cela demande un travail très important sur la clarté et l’homogénéité de l’ensemble.

C’est aussi une musique encore trop peu représentée dans les programmes, que certains ensembles s’emploient à défendre mais qu’il faut continuer de faire vivre afin qu’elle trouve sa place aux côtés de la musique ancienne et de la musique contemporaine. C’est pourquoi la discographie de l’Ensemble Aedes se concentre essentiellement sur cette période en allant puiser dans les œuvres de compositeurs français (Debussy, Poulenc, Ravel…) mais aussi d’autres pays (République Tchèque, Allemagne, Suisse, Belgique, Finlande et Angleterre notamment, avec une ouverture sur la musique contemporaine.

Quelle est la place de la création contemporaine pour chœur a cappella ?

Elle est absolument nécessaire, sans création, on meurt. Mais elle a encore du mal à trouver son public, d’autant que la France s’est coupée de sa tradition chorale… Bien qu’elle soit difficile à défendre, la musique contemporaine fait partie du répertoire de l’Ensemble Aedes : des pages de Philippe Hersant, Philippe Fénelon, Jonathan Harvey, Aurélien Dumont, Philip Lawson sont intégrées à nos programmes. J’essaie toujours de les inscrire aux côtés d’oeuvres du répertoire avec un souci de cohérence. L’an prochain, nous souhaitons créer avec la Compagnie d’Alexandra Lacroix une pièce originale d’Andrea Sarto sur une texte d’Annie Zadek, dans laquelle les 17 chanteurs de l’ensemble seront au corps à corps avec 17 plaques métalliques, sonorisées en temps réel par une équipe de l’IRCAM. C’est aussi ce genre d’expérimentation qu’il faut mener pour soutenir la place de la création contemporaine française.

Qu’est-ce qui est, selon vous, spécifique à l’écriture de la composition pour chœur ?

La voix humaine est un matériau spécial, sensuel, singulier, très fragile mais qui, en même temps, véhicule des émotions très fortes. C’est l’instrument le plus directement relié au corps. J’imagine qu’écrire pour le chœur permet d’aller chercher des couleurs et des sonorités infinies, tout en conservant une grande homogénéité. La voix permet aussi de porter un message à travers les mots de grands poètes : Eluard, Apollinaire, Shakespeare… Avec l’Ensemble Aedes, nous travaillons beaucoup la clarté et la précision afin de restituer le plus justement possible la poésie des textes chantés.

Quelle place occupe le chœur aujourd’hui dans le paysage culturel français ?

Malgré une très forte présence du chant choral amateur en France, l’image du chant choral professionnel est en retrait par rapport à la musique symphonique, au quatuor… Il reste peut-être associé à cette pratique « amateur ». Alors qu’arriver à former un chœur professionnel demande des années de travail nourri par un profond désir d’élévation vers un idéal vocal unissant homogénéité, brillance, puissance.

Pour autant, il est plus que nécessaire de développer les chorales amateur car elles permettent de faire vivre une tradition musicale, de l’ancrer et de préparer le public de demain. C’est pourquoi, avec l’Ensemble Aedes nous menons de nombreuses actions pédagogiques auprès des enfants mais aussi auprès des jeunes professionnels qui souhaitent se former en vue de la pratique de la direction de chœur.

Aujourd’hui, les chœurs sont encore trop absents des grandes salles parisiennes et il y a une grande méconnaissance de l’art vocal en général. Bien que cela tende à évoluer, il reste beaucoup à faire pour redonner au chant choral la place qu’il exige pour s’exprimer. Et cela passe aussi par une vraie visibilité médiatique.

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